Le Nouveau Roman

Anti-roman · Chosisme · École du regard — Fiche de révision approfondie
Robbe-Grillet • Sarraute • Butor • Claude Simon • Duras • Pinget

I. Contexte historique et littéraire

La crise du roman classique

Le modèle dominant du roman européen depuis le XIXe siècle est le roman réaliste et naturaliste (Balzac, Zola, Flaubert). Ce modèle repose sur quatre conventions que le Nouveau Roman va mettre en question une à une :

1. L'intrigue (début – milieu – fin)  |  2. Le personnage psychologiquement cohérent et nommé  |  3. Le narrateur omniscient qui sait tout  |  4. La conviction que la littérature peut décrire le réel de façon adéquate

Après Auschwitz et Hiroshima, ces conventions semblent non seulement dépassées mais mensongères. Comment donner un sens narratif à un monde qui vient de produire les camps d'extermination ?

Influences philosophiques

La phénoménologie (Husserl, Merleau-Ponty) enseigne que la conscience perçoit le monde avant de l'interpréter, et que cette perception est toujours partielle, subjective, corporelle. Il faut donc décrire le perçu, non le signifié.

Le structuralisme (Lévi-Strauss, Barthes, Genette) fournit les outils critiques pour analyser et déconstruire les structures narratives héritées.

Précurseurs

AuteurApport au Nouveau Roman
Flaubert (1821-1880)L'Éducation sentimentale : effacement du héros, absence de destin héroïque, style indirect libre. Robbe-Grillet en fait un ancêtre direct.
Proust (1871-1922)Chronologie éclatée, narration à la 1re personne problématique, primauté de la mémoire et de la sensation sur l'intrigue.
Kafka (1883-1924)Monde opaque et menaçant, personnage sans psychologie stable, logique cauchemardesque.
Faulkner (1897-1962)Le Bruit et la Fureur (1929) : stream of consciousness, chronologie fragmentée. Influence reconnue par Claude Simon.
Virginia Woolf (1882-1941)Mrs Dalloway (1925) : flux de conscience, dissolution du personnage dans la perception.

Origines et appellation

ÉlémentDétail
Époque1950–1970, principalement en France (Paris)
Éditeur emblématiqueÉditions de Minuit — fondées dans la clandestinité sous l'Occupation, foyer du Nouveau Roman après-guerre.
Le nomTerme inventé par le journaliste Émile Henriot (Le Monde, 1957). Rejeté par les auteurs ; Robbe-Grillet l'utilisera par dérision dans Pour un Nouveau Roman (1963).
PositionnementNi école ni manifeste commun (≠ surréalisme). Chaque auteur a sa propre poétique, mais tous partagent un refus des conventions romanesques classiques.

II. Les auteurs et leurs œuvres

AuteurNationalité / DatesŒuvres clésSpécificité narrative
Alain Robbe-Grillet Français, 1922–2008 Les Gommes (1953), Le Voyeur (1955), La Jalousie (1957), Dans le labyrinthe (1959) Théoricien du courant. Description géométrique, objetale, répétitive. Mise en doute de la réalité par la réitération.
Nathalie Sarraute Russe naturalisée française, 1900–1999 Tropismes (1939), Portrait d'un inconnu (1948), Le Planétarium (1959), Les Fruits d'or (1963) Concept de « tropisme » : micro-mouvements psychiques inconscients. Dialogue intérieur fragmenté.
Michel Butor Français, 1926–2016 Passage de Milan (1954), L'Emploi du temps (1956), La Modification (1957, Prix Renaudot), Degrés (1960) Expérimentations sur les pronoms (« vous » dans La Modification). Espace et temps comme structures narratives.
Claude Simon Français, 1913–2005 Le Vent (1957), La Route des Flandres (1960), Les Géorgiques (1981) Prix Nobel 1985. Phrases-fleuves, mémoire en spirale. WW2 et guerre d'Espagne en toile de fond.
Marguerite Duras Française (née en Indochine), 1914–1996 Moderato Cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein (1964), L'Amant (Prix Goncourt 1984) Style épuré, elliptique, silence chargé de sens. Passage au cinéma (Hiroshima mon amour, 1959).
Robert Pinget Suisse, 1919–1997 L'Inquisitoire (1962), Quelqu'un (1965) Enquête impossible, récit oral, voix narratives incertaines. Souvent oublié mais essentiel.

Le texte théorique de référence : Pour un Nouveau Roman — Robbe-Grillet (1963)

Recueil d'articles (1956-1963). Robbe-Grillet y théorise rétrospectivement sa pratique :

Critique de l'anthropomorphisme : dire d'une montagne qu'elle est « hostile » projette des émotions humaines sur une réalité inerte. Ce mensonge romantique doit être abandonné.
Critique du personnage : le personnage balzacien (nom, identité cohérente) est une convention d'un humanisme révolu.
La description pure : sans métaphore, sans interprétation. Les objets tels qu'ils sont, non tels qu'ils « signifient ».

Attention : ce manifeste est surtout valable pour Robbe-Grillet lui-même. Sarraute, Butor et Simon ne partagent pas toutes ses positions.
« Le monde n'est ni signifiant ni absurde. Il est, tout simplement. C'est là la chose la plus remarquable. » — Robbe-Grillet, Pour un Nouveau Roman (1963)

Analyses des œuvres majeures

La Jalousie — Robbe-Grillet (1957)
Un mari surveille sa femme (A...) et son ami Franck depuis une plantation. Le narrateur n'est jamais nommé ni décrit et n'use jamais du « je ». La même scène (le mille-pattes écrasé, le repas) revient plusieurs fois avec de légères variations. Le titre joue sur jalousie (sentiment) et jalousie (store vénitien par lequel on épie).
La Modification — Michel Butor (1957, Prix Renaudot)
Léon Delmont prend le train de Paris à Rome pour annoncer à sa maîtresse qu'il quitte sa femme. Mais au fil du trajet, sa décision se renverse. Premier roman français à utiliser le « vous » narratif de bout en bout. Trois strates temporelles coexistent : le présent du trajet, les souvenirs de Rome, les rêveries.
Tropismes — Nathalie Sarraute (1939, republié 1957)
24 brèves séquences sans titre, sans noms de personnages, sans intrigue. Le tropisme (emprunté à la biologie : mouvement d'un organisme vers un stimulus) désigne les micro-réactions psychiques qui précèdent la pensée consciente. Sarraute rend visible ce qui se passe avant les mots : frémissements, peurs, désirs inavoués.
« Il y avait dans ces propos quelque chose qui couvait, menaçant, prêt à éclater soudain, comme dans un appareil trop plein. » — Sarraute, Tropismes (1939)
La Route des Flandres — Claude Simon (1960)
Georges tente de reconstituer la mort de son capitaine de Reixach lors de la débâcle de 1940 (trauma autobiographique). Mais la mémoire est fragmentaire, contradictoire : on ne saura jamais la vérité. Phrases-fleuves de plusieurs pages, absence de ponctuation logique, temporalités enchevêtrées sans transition. L'image centrale du cheval mort revient de façon obsessionnelle.
Moderato Cantabile — Marguerite Duras (1958)
Anne Desbaresdes assiste au meurtre passionnel d'une femme dans un café. Rencontres répétées avec l'assassin, conversations étranges, vin bu en silence. Style épuré caractéristique de Duras : phrases courtes, blancs, dialogues qui disent plus par ce qu'ils taisent que par ce qu'ils expriment.
« Écrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. » — Marguerite Duras, Écrire (1993)

III. Caractéristiques narratologiques

CaractéristiqueDéveloppement et exemples
1. Rejet de l'intrigue Le roman balzacien repose sur une structure téléologique. Dans La Jalousie, rien ne se résout. Dans La Modification, le héros arrive à Rome sans avoir rien changé. L'absence d'intrigue est un choix : la vie n'a pas de forme narrative.
2. Effacement du personnage Dans La Jalousie, le narrateur n'a pas de nom. Dans Tropismes, les personnages sont des silhouettes anonymes. Ce n'est pas un manque : c'est le refus de la « rondeur » illusoire du personnage réaliste.
3. Le chosisme Terme forgé par Roland Barthes. Chez Robbe-Grillet, les objets (la gomme des Gommes, le store de La Jalousie) ne symbolisent rien : ils sont là, présents, résistants. Réaction contre l'anthropomorphisme.
4. Chronologie éclatée La mémoire ne fonctionne pas chronologiquement. Chez Claude Simon, les strates temporelles se superposent sans transitions. Chez Butor, le train-présent coexiste avec les souvenirs. Cela mime le fonctionnement réel de la conscience.
5. Narrateur problématique Le narrateur omniscient balzacien est rejeté comme une imposture. Dans La Jalousie, il voit tout mais ne comprend rien. Dans La Modification, le « vous » crée une identité instable. Il perçoit, il interprète, il se trompe peut-être.
6. Description répétitive Dans La Jalousie, la même scène revient plusieurs fois avec de légères variations. Cette répétition reproduit l'obsession du narrateur jaloux et dit que la réalité ne peut être saisie en une seule perception.
7. Écriture réflexive / métafiction Les Fruits d'or de Sarraute décrit la réception critique d'un roman fictif. Le roman réfléchit à sa propre nature, à ses impossibilités. Cette mise en abyme est une façon d'être honnête sur les limites de la fiction.
8. Refus de la signification globalisante Le roman classique donnait un sens au monde. Le Nouveau Roman refuse ce mensonge : le monde est opaque, la conscience partielle, la vérité inaccessible. Posture non nihiliste mais honnête.

Procédés d'écriture

ProcédéDéfinitionExemple
Énumération descriptiveListe d'objets sans hiérarchie ni interprétationRobbe-Grillet comptant les rangées de bananiers dans La Jalousie
Phrase-fleuveLongue phrase qui intègre plusieurs temporalités et points de vueClaude Simon : phrases de plusieurs pages dans La Route des Flandres
Narrateur homodiégétique instableNarrateur impliqué mais dont la fiabilité est mise en douteLe mari de La Jalousie (jalousie = biais perceptif)
Répétition variationnelleMême scène répétée avec de légères différencesLa scène du mille-pattes dans La Jalousie
Discours intérieurPensées du personnage sans filtre narratifButor : flux de conscience de Delmont dans le train

Le chosisme : analyse approfondie

Le terme est forgé par Jean-Paul Sartre dans sa préface à Portrait d'un inconnu (1948) de Sarraute. Il désigne la tendance à donner aux objets une présence autonome, indépendante de leur utilité ou de leur valeur symbolique.

Chez Robbe-Grillet, cette présence est délibérément neutre, géométrique, anti-symbolique. La gomme des Gommes est une gomme, pas le symbole de quelque chose. Cette résistance à la symbolisation est une posture philosophique : refuser de « charger » les choses d'une signification que le monde ne leur donne pas.

« Que ce soit d'abord par leur présence que les objets s'imposent, et que cette présence soit irréductible à toute autre chose qu'eux-mêmes. » — Robbe-Grillet, Pour un Nouveau Roman

IV. Les grands thèmes

ThèmeDéveloppementŒuvre(s)
La perceptionOn ne connaît le monde qu'à travers une conscience partielle, faillible. Toute « objectivité » est une illusion.La Jalousie, Tropismes
La mémoireLa mémoire ne reconstruit pas fidèlement le passé. Elle déforme, oublie, répète. Le passé reste inaccessible.La Route des Flandres, La Modification
L'identitéLe personnage n'a pas d'essence stable. L'identité se construit dans la perception d'autrui.Le Planétarium, Portrait d'un inconnu
L'opacité du mondeLes choses existent mais ne signifient pas. Le monde résiste à toute tentative de le rendre signifiant.Les Gommes, La Jalousie
La guerre et le traumaWW2 brise la croyance en la continuité narrative. Le roman traduit cette fracture formelle.La Route des Flandres, Duras
L'échec de la communicationLes personnages ne se comprennent pas. Le dialogue extérieur cache toujours un dialogue intérieur complexe (Sarraute).Tropismes, Le Planétarium
La décision / l'indécisionLes personnages sont dans l'impossibilité d'agir ou d'assumer leur liberté (héritage existentialiste sans la posture héroïque).La Modification, Les Gommes

V. Citations essentielles

« L'écrivain ne peut pas décrire le monde objectivement. Il ne perçoit le monde qu'à travers sa conscience particulière. » — Nathalie Sarraute, L'Ère du soupçon (1956)
« Un roman est une machine à faire penser. » — Michel Butor, Essais sur le roman (1960)
« Ce que je tente de restituer, c'est la façon dont les choses nous arrivent en désordre, simultanément. » — Claude Simon, entretien (1960)

VI. Méthode Bac

1

Identifier qui perçoit : le narrateur est-il fiable ? Omniscient ? Limité ? La narration est-elle à la 1re, 2e ou 3e personne ? Pourquoi ce choix ?

2

Analyser le rapport au temps : y a-t-il une chronologie ? des analepses ? des répétitions temporelles ? Le temps crée-t-il de l'angoisse, du doute, de l'opacité ?

3

Étudier la description : minutieuse ? froide ? anthropomorphisante ou non ? Les objets ont-ils une présence envahissante ? Que dit ce rapport aux choses du regard du narrateur ?

4

Observer le personnage : a-t-il un nom ? une psychologie définie ? est-il « rond » (complexe, évolutif) ou effacé, anonyme, fonctionnel ?

5

Identifier la ou les thèse(s) implicites : opacité de la réalité ? faillibilité de la mémoire ? impossibilité de la connaissance d'autrui ?

6

Distinguer les auteurs : Robbe-Grillet ≠ Sarraute ≠ Butor ≠ Simon. Éviter les généralités.

⚠ Piège majeur : Ne pas conclure que le Nouveau Roman est « difficile » ou « ennuyeux ». Dire plutôt : il exige un autre type de lecture — plus attentif à la forme, moins en attente d'une « histoire ».
Sujets types au Bac :
• « En quoi le Nouveau Roman remet-il en question la notion de personnage romanesque ? »
• « La description dans le Nouveau Roman : entre objectivité revendiquée et subjectivité trahie. »
• « Le temps dans le Nouveau Roman est-il toujours facteur de désorientation du lecteur ? »
• Commentaire de texte : extrait de La Jalousie, La Modification, Tropismes ou La Route des Flandres.
À savoir par cœur :
• Robbe-Grillet, Pour un Nouveau Roman (1963) — texte théorique de référence
• Sarraute, L'Ère du soupçon (1956) — son manifeste pour une nouvelle psychologie romanesque
Éditions de Minuit — l'éditeur emblématique
Chosisme / Tropisme / Anti-roman — les termes techniques indispensables
• Prix Nobel 1985 : Claude Simon (≠ Beckett, Prix Nobel 1969)
L'Amant de Duras (Prix Goncourt 1984) ≠ Moderato Cantabile (1958)

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Quiz — 8 questions

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Exercice 1 — Le Nouveau Roman face au roman classique

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intrigue
balzacien
personnage
narrateur
omniscient
autonome
chosisme
Le Nouveau Roman rejette l'  linéaire du roman  . Le   perd son nom et sa psychologie stable. Le   n'est plus   mais faillible. Les objets acquièrent une présence   : c'est le  .

Exercice 2 — Les auteurs et leurs techniques

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géométrique
métaphore
tropisme
vous
Modification
phrases
temporalités
Robbe-Grillet décrit les objets de façon  , sans  . Sarraute nomme   les micro-réactions psychiques inconscientes. Butor utilise le   narratif dans La  . Claude Simon écrit des  -fleuves mêlant plusieurs  .

Questions de synthèse

1. En quoi le Nouveau Roman remet-il en question la notion de personnage romanesque ? Comparez l'approche de Robbe-Grillet (personnage sans nom dans La Jalousie) et celle de Sarraute (Tropismes).

2. Qu'est-ce que le « chosisme » ? En quoi constitue-t-il une posture philosophique et non seulement un procédé stylistique ?

3. « La description dans le Nouveau Roman n'est jamais neutre. » Discutez cette affirmation en vous appuyant sur des exemples précis.

✍ Exercice d'écriture — La description chosiste

Décrivez un objet ordinaire (une tasse, une chaise, une fenêtre, une gomme, une table...) en 10 à 15 lignes, à la manière de Robbe-Grillet.

Contraintes à respecter :
Aucune métaphore : l'objet ne « ressemble » à rien d'autre
Aucune émotion projetée : l'objet n'est ni « triste », ni « menaçant », ni « beau »
Précision géométrique : mesures, formes, angles, matières, couleurs exactes
Refus du symbole : l'objet n'est pas là pour signifier quoi que ce soit
• Vous pouvez répéter certaines descriptions avec de légères variations

Vocabulaire technique indispensable

TermeDéfinition
ChosismeTendance à donner aux objets une présence autonome, sans symbolisation ni anthropomorphisme. Terme forgé par Sartre (1948).
TropismeMicro-réaction psychique inconsciente qui précède la pensée. Inventé par Sarraute (emprunté à la biologie). Ce qui se passe avant les mots.
Anti-romanRoman qui déconstruit les conventions du roman traditionnel. Terme utilisé par Sartre pour qualifier l'œuvre de Sarraute.
AnthropomorphismeProjection d'émotions humaines sur des réalités non humaines (ex : « une mer déchaînée »). Critiqué par Robbe-Grillet.
HomodiégétiqueNarrateur qui est aussi personnage de son propre récit (≠ hétérodiégétique : narrateur extérieur).
AnalepseRetour en arrière dans la narration (flash-back). Fréquente dans le Nouveau Roman pour mimer la mémoire fragmentée.
MétafictionFiction qui parle d'elle-même, réfléchit à sa propre nature de fiction. Ex : Les Fruits d'or (Sarraute) décrit la réception d'un roman fictif.
PhénoménologieCourant philosophique (Husserl, Merleau-Ponty) qui décrit la perception du monde avant toute interprétation intellectuelle. Fondement philosophique du Nouveau Roman.